Et puis Oscar…

Je commence à écrire cet article avec un petit Oscar endormi en boule sur mon ventre. Quand je le sens recroquevillé tout contre moi, respirant au même rythme, j’ai parfois l’impression de retrouver le temps d’un souffle la même symbiose que lorsqu’il était encore blotti dans mon corps… puis le charme se brise et je me rappelle que mes entrailles sont vides et mon bébé bien ancré dans le monde réel. Il m’en aura fallu du temps pour rédiger cet article, du temps pour digérer cet accouchement aussi violent qu’émouvant, du temps pour profiter des premiers instants avec Oscar intensément, sans me laisser distraire (ou presque) par la course du monde. Je me sens enfin prête à vous raconter cette folle nuit du 28 novembre 2018, au cours de laquelle Oscar a déboulé dans nos vies comme une boule de flipper.

La semaine avait déjà commencé sur les chapeaux de roue, avec un appel en urgence de l’école de Vadim le lundi matin, pour nous prévenir qu’il était tombé tête la première dans la cour. En voyant débarquer mon grand blondinet le nez en sang, la lèvre tuméfiée digne d’un boxeur et les dents de devant noires, j’ai eu un gros coup au cœur. Heureusement, plus de peur que de mal pour notre petit cascadeur… Le lendemain soir, je me remettais de mes émotions en passant une partie de la nuit à peindre des pochettes en tissu pour fabriquer le calendrier de l’Avent de Vadim. Une fois la peinture terminée, je me suis allongée un moment le temps de finir le film que j’avais mis en bruit de fond et j’ai eu une sensation totalement dingue dans mon ventre : un bruit de craquement comme une coquille se fendillant et l’impression étrange que quelque chose avait lâché au creux de mes entrailles. À partir de là, les choses se sont accélérées, avec l’arrivée presque immédiate de contractions très douloureuses. Je sentais bien que le grand dénouement se précisait et j’ai terminé de rassembler quelques affaires dans mon sac tout en surveillant les signaux envoyés par mon corps.

Au bout de deux ou trois contractions, le rythme s’est intensifié et je me suis décidée à réveiller Pierre. Il était 3h20 et nous avons dû tirer un petit Vadim éberlué hors de son lit pour le fourrer encore en pyjama à l’arrière de la voiture et prendre la route de la maternité. J’aurais bien aimé cacher ma douleur à Vadim mais les contractions étaient déjà très fortes et rapprochées. En roulant, on surveillait l’heure sur l’horloge de la voiture et on tentait de ne pas trop paniquer en voyant que j’avais déjà une contraction toutes les trois minutes. En entendant Pierre me dire qu’il avait manqué de peu percuter une biche traversant la route, j’ai eu les larmes aux yeux en pensant qu’il n’y a pas de meilleur animal totem pour une maman. J’ai appelé mes parents sur le trajet pour leur dire que je partais pour la maternité, en espérant qu’ils pourraient venir prendre le relais auprès de Vadim pour que Pierre soit présent avec moi à l’accouchement. Ils ont pris la route de leur côté aussi tandis que nous approchions de l’hôpital. Encore bouffi de sommeil, Vadim s’étonnait à l’arrière de la voiture de cette expédition saugrenue, arrivant à me donner un fou rire entre deux contractions en nous demandant avec le plus grand sérieux : « Pourquoi vous avez pris rendez-vous à la maternité à cette heure-ci ? »


Devant la maternité, j’ai eu un nouvel accès de panique en ne trouvant pas l’entrée des urgences et en butant contre des portes fermées. Alors que j’arrivais à peine à tenir debout, j’ai fini par pousser en désespoir de cause une porte portant un panneau « ACCÈS CONDAMNÉ » qui s’est ouverte miraculeusement… je me suis mise à gueuler comme un putois contre la signalétique merdique de l’hôpital. Pierre m’a laissée entrer seule le temps de garer la voiture et j’ai débarqué dans un hôpital totalement éteint, vide et silencieux. J’ai déambulé péniblement dans les couloirs à l’allure d’un escargot au galop, en suivant les panneaux « URGENCES », avant de m’effondrer quand la signalétique s’est mystérieusement interrompue au bout d’une immense ligne droite. J’avais trop mal pour tenir debout et je me voyais déjà accoucher accroupie dans ce couloir, lorsque Pierre a volé à ma rescousse, Vadim dans les bras, pour m’amener aux urgences gynécos où l’équipe de nuit m’a tout de suite prise en charge. Après un rapide examen, elle m’a assénée le coup de massue final en me confirmant qu’il était beaucoup trop tard pour faire une péridurale. Je ne m’étais pas du tout préparée mentalement à accoucher sans anesthésie, je commençais à réaliser également que je risquais de vivre ce moment sans Pierre et j’ai totalement perdu pied pendant quelques instants. Un mois après, j’ai du mal à repenser à la peur qui m’a saisie à ce moment sans sentir mon corps se glacer entièrement.

Dans la salle d’accouchement, j’ai alterné des moments où j’arrivais à rester dans ma bulle, totalement hermétique à la douleur des contractions que je sentais aller et venir, à deux doigts de l’endormissement… et d’autres instants où la douleur me percutait de manière tellement violente et insensée que je hurlais que je n’arriverai jamais à la surmonter et à mettre au monde mon enfant. Lors des contractions les plus douloureuses, je sentais le bébé descendre dans mon corps et l’angoisse d’accoucher avant que Pierre ait pu me rejoindre grandissait à mesure que je sentais la délivrance se rapprocher. Je répétais en boucle que je ne voulais pas accoucher toute seule et la sage-femme me rassurait en guettant fébrilement l’arrivée de mes parents. D’un coup, la douleur a explosé, j’ai su que je ne pourrais pas attendre plus longtemps et j’ai abandonné mon obsession d’attendre mon compagnon. Alors que la sage-femme se mettait en place pour m’assister, une sonnerie a retenti. L’auxiliaire de puériculture s’est précipitée hors de la salle d’accouchement et Pierre a débarqué quelques instants après avec une blouse, juste avant que je commence à pousser. Je pense que je n’ai jamais été aussi heureuse de le voir et sa présence a été encore plus précieuse pour moi lors de cet accouchement que pour le premier. Je me sentais tellement incapable de faire face à la folie de cette douleur que j’avais besoin de lui pour m’épauler et me rassurer.

La sage-femme a continué à me guider et j’ai poussé le bébé hors de moi pendant quelques minutes qui m’ont paru une éternité. Contrairement à mon premier accouchement, j’ai ressenti dans le moindre détail l’arrivée de cet enfant, j’ai perçu combien les gestes de la sage-femme étaient précis et à quel point elle m’assistait dans ce moment totalement dingue, j’ai eu peur que mon corps ne puisse pas s’étirer assez pour libérer ce petit corps que je sentais se rapprocher de moi. Dans un dernier sursaut, j’ai poussé sans m’arrêter, mon corps s’est ouvert en deux et ma chatte a enfin pris les dimensions de l’univers pour libérer mon fils dans des gerbes de sang.

On a posé contre moi un enfant aussi secoué que je l’étais, un bébé qui n’a pas pleuré ni bougé. Je me souviens de ma panique en le voyant aussi inerte, je me revois demander si le bébé allait bien d’une voix éteinte et je n’oublierai jamais mon soulagement quand la sage-femme m’a rassurée en me disant qu’il allait parfaitement bien mais qu’il était sonné par cet accouchement proche d’une expulsion. J’avais réveillé Pierre à 3h20, la naissance d’Oscar a été déclarée à 5h03. Un deuxième petit garçon qui est arrivé comme une météorite, qui m’a métamorphosée au-delà de tout ce que j’avais prévu et m’a forcée à repousser mes limites vers l’infini et au-delà.

5 heures du mat’, j’ai des frissons, je claque des dents, Oscar monte le son. Il pleure enfin, il bouge contre moi et je pleure aussi de l’entendre bien vivant. La sage-femme m’amène une couverture chauffante pour calmer mes tremblements et nous laisse l’un contre l’autre. Totalement à l’ouest, je demande à Pierre s’il a bien vu le bébé. Tout le monde rigole. Mon corps se relâche et la sage-femme extirpe mon placenta pendant que je contemple Oscar pour m’imprégner de lui. On me l’enlève pour le laver et l’habiller, je claque toujours des dents, je pourrais avaler un éléphant, j’apprends avec stupeur que je n’ai besoin du moindre point. « C’est déjà ça », je me marre intérieurement de la vision que j’ai eu de mon sexe explosant comme une bulle de chewing-gum lors de l’acte final. Oscar est habillé, il se repose dans les bras de Pierre, je les trouve tellement beaux que les larmes me remontent aux yeux. Je me tourne pour mieux les voir et un flot de sang jaillit de mon entrejambe. La sage-femme accourt en me voyant devenir livide d’un seul coup, on me met une perfusion, j’ai de nouveau des contractions tellement énormes que je panique à l’idée de devoir supporter de nouveau une telle douleur.

Peu à peu, les effets de la perfusion s’estompent, je respire et notre petit convoi se dirige vers ma chambre, où Vadim m’attend avec mes parents depuis un long moment. Je vois mon père en premier et ça me chamboule, c’est dingue d’être attendu par un aussi beau comité quelques instants après avoir accouché. Je contemple Vadim qui s’approche de Pierre et Oscar, apprivoisant du regard cette étrange petite créature qui le transforme en grand frère. Je n’ai jamais été aussi émue et épuisée à la fois. Je dévore des yeux mes parents, mes deux fils et l’homme de ma vie, ce tableau magique m’aide à oublier la frustration de ne pas pouvoir tenir Oscar à cause de la perfusion qui me cloue le bras. Ma maman lui donne le premier biberon tout près de moi. Tout est parfait.

Alors que mon premier accouchement m’avait laissé un souvenir plein de douceur et de sérénité, ce deuxième accouchement me fait encore frissonner un mois après tant il m’a paru violent. À la naissance de Vadim, la sage-femme me disait que j’avais accouché comme une fleur, pour celle d’Oscar on m’a annoncé que j’avais expulsé mon bébé. J’avais bêtement cru que mon deuxième accouchement serait encore plus facile que le premier, mais Oscar m’a joué un tour en déboulant si vite que j’ai dû repousser mes limites pour le mettre au monde.

Ce petit deuxième semble appliquer à la lettre la maxime d’Oscar Wilde, celui qui m’a convaincue de choisir le bon prénom : « Soyez vous-même, les autres sont déjà pris. » Alors que j’avais l’impression de répéter le même scénario, en ayant de nouveau un garçon, à la même période de l’année que le premier, Oscar n’a cessé de me surprendre, aussi bien pendant ma grossesse que lors de sa venue au monde. Vadim a fait de moi une maman en arrivant dans ma vie tout en douceur après une grossesse paisible, Oscar m’a rappelée que j’étais aussi une warrior en déboulant comme un sauvage hors de mon utérus. Depuis un mois et des poussières, il continue de m’étonner tous les jours et je réinvente avec lui le rôle de maman que j’avais composé avec Vadim.  Je mesure pleinement la chance que j’ai de pouvoir aider deux enfants si différents à grandir et je sais que ces deux-là n’ont pas fini de me chambouler le cœur…

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